Les Monty Python disaient « Quand Beethoven est mort, son perroquet s’est mis à la peinture ». Si Marjorie avait un perroquet, il serait sûrement ministre de la culture.
Ecrire sur quelqu'un que l'on connaît est un exercice périlleux. De multiples questions se télescopent : le lecteur va-t-il penser que ce texte n'est qu'une accumulation de jolis poncifs agencés pour mieux vendre la personne concernée ? Ou la dite personne va-t-elle se sentir gênée et ne va-t-elle pas croire que je cherche juste à flatter son égo ? Et qu'ai-je le droit de dire sans dépasser le domaine de la biographie ?
Je connais Marjorie depuis plus de dix ans. En fait non. Je la connais depuis exactement dix ans. Nous nous sommes rencontrés fin 2001. Je jouais le rôle d'une "ballerine" dans le court métrage d'une amie. Marjorie était maquilleuse. Bizarrement quand elle m'a passé du fond de teint sur le nez, j'ai tout de suite su que l'on deviendrait amis.
Nous nous sommes revus sur des projets personnels que j'ai menés en tant que réalisateur. Sa contribution à un clip que j'ai réalisé avec des personnages qui avaient tous la tête prise dans une boîte en carton avec le visage peint sur les parois a été déterminante dans la réussite du projet. Elle a entièrement conçu les visages un par un en me proposant régulièrement de nouvelles idées.
Dernièrement je lui ai même confié le rôle principal d'un court métrage ; dans le rôle d'une peintre un peu autiste, elle a relevé le défi haut la main. Mais c'est sur les projets de courts métrages avec James Thiérrée que je l'ai encore plus sentie "connectée". Les artistes attirent les artistes.
C'est à travers elle que j'ai découvert le vrai sens de ce mot. Marjorie est une machine à explorer les arts. Qu'on lui donne un violon, un piano, un pinceau, de la glaise ou un texte, elle en extraira la substantifique moelle.
Durant toutes ces années, je l'ai vue peindre à deux mains, avec les pieds, sur toile, sur papier. J'ai même posé pour elle. C'est toujours un spectacle en soi. Malgré la gravité qui se dégage de certaines de ses œuvres, Marjorie aborde toujours sa toile avec sérénité. Elle semble calme, relaxée. Elle pose sa feuille sur le sol, aligne bien son matériel sur sa gauche (comme Leonard de Vinci, Michel-Ange ou Lucian Freud, Marjorie est gauchère) et s'agenouille. Le rituel commence par un premier trait au pastel. Les formes et les couleurs naissent ensuite par génération spontanée. Un trait engendre une forme et une forme amène une couleur. En très peu de temps, sous ses doigts, ce qui n'était qu'un rectangle blanc sans vie va s'enrichir d'une âme.
Comme tous les peintres, elle a ses périodes. Elle appelle ça ses "écritures". La première correspondait à la mise en marche de l'artiste, elle se testait.
La deuxième est plus bleue et présente, entre autres, des personnages décharnés comme cet homme aux mains filiformes qui rappelle les sculptures de Rodin. Une période de transition lui a permis de produire quelques œuvres marquantes comme "Sagesse" ou encore "Violation" qui montre une violoncelliste à l'instrument singulier.
La troisième, l'actuelle, est plus ronde, moins figurative et axée sur la femme. Elle est plus directe aussi. Elle ne cherche pas à séduire mais à exprimer. La filiation que l'on retrouve d'une toile à l'autre prouve que l'œuvre de Marjorie Labille est tout à fait cohérente.
Marjorie ressent viscéralement les éléments. Elle vit pleinement ce qu'elle traverse bien que souvent, protégée par sa bulle impénétrable, elle ne le montre pas. Elle admire Camille Claudel tant pour son œuvre que pour sa détresse. Ce modèle de la femme écorchée se retrouve souvent au cœur des tableaux de Marjorie et la question de la place de la femme dans le monde des artistes est souvent posée.
Je connais bien Marjorie mais il n'est pas indispensable de bien la connaître pour aimer sa peinture. Je ne sais d'ailleurs pas si le mot "aimer" est approprié. Son œuvre se ressent avec les tripes, pas avec le cœur. Et c'est, à mon sens, toute la puissance d'une artiste.
Pascal Voisine,
Réalisateur